L’ile de la Soie

Koh Dach, la soie et les rires pour survivre

La roue arrière du Tuk-tuk s’est enfoncée dans l’ornière et Syna s’est cramponné au guidon. Le guidon s’est braqué à angle droit, le moteur a rugi, Syna a tenté de redresser en vain et s’est retrouvé debout, un pied à terre, l’autre moulinant les airs. La remorque a dérapé et s’est immobilisée en travers de l’ornière en beuglant. Sok sabbai ? Ah ça pour aller, ça allait. Même que tout le monde était bien content de ne pas se retrouver sous la remorque. Chapeau bas, Syna ! Il a éclaté de rire en montrant fièrement ses biceps. Quinze heures d’entrainement à la boxe khmère chaque semaine, ça sert aussi à éviter le pire sur les chemin de Koh Dach!

Koh Dach, c’est comme l’indique son nom « l’île détachée ». Elle a la forme d’un noyau d’amende dont l’extrémité sud n’est située qu’à 8 km de Phnom Penh. Au nord de l’île, le Mékong se sépare en deux pour l’enserrer dans ses bras, enrichissant la terre de ses alluvions. Koh Dach n’est accessible que grâce à de petits bacs qui font la navette du matin au soir avec le continent. Mais la nuit tombée, plus aucune liaison n’est assurée, l’île se referme comme une huitre, coupée du reste du monde.

Ses quelques 20 000 habitants ne s’en plaignent pas. Ni de cela ni d’autres choses d’ailleurs. Nombreux sont ceux qui ne connaissent pas Phnom Penh ou si peu. Tout au plus ont ils visité le Palais Royal. Leur vie est ici, dans cette île où chacun se connait, mais où le clan familial reste le centre du monde.

Le tissage de la soie: une tradition de l’ile

Le tissage de la soie y est l’activité principale. Au point que les touristes français ignorent souvent le véritable nom de l’île. Pour eux, l’endroit s’appelle l’île de la soie.
Tard la nuit, l’on entend encore, de ci de là, le cliquetis des métiers installés sous les maisons à pilotis. Les femmes d’une même famille s’y relaient, des gamines, des adolescentes, des grands-mères. Une vingtaine de grossistes se partagent le marché, chiffre bien difficile à vérifier. Ils fournissent la soie brute aux familles, puis ils reviennent prendre livraison du tissu qu’il rémunère au mètre. Les salaires sont faibles mais l’activité permet de rester au village et de s’occuper des enfants.
Les quelques petites vendeuses de l’île ne sont pas beaucoup mieux loties. Des kilomètres à parcourir les chemins dans l’espoir d’une vente qui permettra à peine à la famille de subsister. Des journées entières à attendre qu’un rare touriste pointe le bout de son nez, là-bas, de l’autre côté du fleuve. Et certains d’entre eux se montrent parfois si âpres au gain que les bras vous en tombent. Décidément, le monde tourne à l’envers ; les plus démunis affichent de large sourires quand d’autres, l’œil soupçonneux et la mine grincheuse, s’épuisent dans un marchandage qui représente moins que le prix d’un café dans leur pays d’origine.

Rires et fous rire

Pour le voyageur qui s’attarde au Cambodge, cette bonne humeur générale surprend. Peut-être encore davantage à Koh Dach. Aux jeux des rires et des fous rires, les habitants sont indéniablement doués. Les « hello !» des gamins fusent de tous les recoins de l’île et chaque réponse de l’interlocuteur déclenche une rigolade sans fin.
Tôt le matin, juste avant le rassemblement sous le drapeau cambodgien, des écoliers hauts comme trois pommes se livrent à d’obscurs paris. Des imitations de billets de banques passent de mains en mains, les plus habiles suscitent admiration et cris de joie, les gamines s’esclaffent en sautillant.
Là bas, en direction du bac de Preak Leap, chaque fin de matinée, les gosses du quartier s’affrontent à la pétanque, vieil héritage du Protectorat français. La rive du Mékong prend des allures de Cannebière, on s’y chamaille et on s’y esclaffe sans retenue.
Mais c’est doute les parties de lancer de tongs qui remporte la palme du rire. Au milieu du chemin, des adolescents se dépensent sans compter, bruyamment encouragés par des spectateurs de tous âges. La bonne humeur contamine tout le quartier. Un petit camion de transport interrompt la partie. Le chauffeur prend son élan et tente de franchir la marre qui s’est formée au milieu du chemin. Sans succès. Dans un nuage de fumée noire, le camion pétarade et hoquette.

Le chauffeur recule et redémarre, pied au plancher. Une bonne cinquantaine de mètres plein gaz, le quartier s’enthousiasme, admiratif. Mais quand, pour la seconde fois, il s’immobilise au beau milieu de la marre, tout le quartier s’esclaffe dans un bel ensemble. Le chauffeur, hilare, passe la tête par la fenêtre pour demander de l’aide.

Texte de Krystel Maurice avec nos remerciements - Texte original sur le Cambodge Post